Cassiodore


Cassiodore
Cassiodore
    Ce fut, au VIe et au VIIe siècle, la préoccupation principale des chefs des grands monastères de faire, en suivant la division des sept arts, des recueils des connaissances utiles aux clercs. Telle fut l’entreprise de Magnus Aurelius Cassiodorus, le fils d’un préfet du prétoire de Théodoric, et lui-même questeur à vingt ans, en 497. Retiré en 540 au monastère de Vivarium, en Sicile, il écrivit jusqu’à l’âge de quatre-vingt-treize ans ses Institutiones divinarum et saecularium lectionum sur le plan des Noces de Marcianus Capella ; elles comprennent une double série de manuels, l’une (livre I), plus développée, qui forme le degré supérieur, l’autre (livre II), un abrégé à l’usage des moines moins lettrés. Au chapitre xvii du livre I, il rattache maladroitement à l’Écriture les sept arts libéraux. Sa grammaire est celle de Donat ; sa rhétorique, celle de Cicéron, commentée par Marius Victor ; pour la dialectique, il suit l’ordre, dès maintenant traditionnel : les cinq voix ou Isagoge de Porphyre, les Catégories d’Aristote, préface naturelle des livres rhétoriques ou dialectiques, le De interpretatione, la théorie des syllogismes catégoriques et hypothétiques d’après Marius Victor ; son arithmétique vient de Nicomaque de Gérasa, traduit par Boèce et par Apulée ; son traité de musique, de Gaudentius et de saint Augustin ; sa Géométrie, de la traduction d’Euclide par Boèce ; son astronomie, de Sénèque.
    Le traité de Cassiodore De Anima, écrit sans doute avant 540, sur la demande de quelques amis, se rattache à la polémique dont nous avons précédemment parlé, sans que, pourtant, Cassiodore s’y engage directement : il a le plus grand soin de distinguer, sur chaque question, l’opinion des philosophes (magistri saecularium litterarum) de l’autorité des docteurs chrétiens (auctoritas veracium doctorum) ; il traite assez mal les philosophes « qui suivent non pas la loi du créateur, mais plutôt l’erreur humaine » ; et ayant d’abord opposé deux définitions de l’âme, celle des philosophes et celle des docteurs, c’est celle des docteurs qu’il suit dans son développement. L’âme, disent les philosophes, est « une substance simple, une forme naturelle (speciem naturalem), distincte de la matière corporelle, possédant un organisme et la vertu de la vie ». Mais les docteurs disent : « L’âme est une substance créée par Dieu, spirituelle et particulière (propria), donnant la vie à son corps, raisonnable et immortelle, capable de se tourner vers le bien et vers le mal. » Suivant l’ordre des docteurs, Cassiodore parle successivement de la création de l’âme, qu’il prouve par l’autorité, de sa spiritualité, qu’il fonde sur sa tendance naturelle aux choses spirituelles, de sa relation avec le corps qu’elle conserve et en qui elle répartit les aliments ; c’est cette relation seule qui engendre en elle des passions telles que la douleur physique, qui prouve « qu’elle est insérée substantiellement dans le corps », ou la crainte de la mort ; il passe à la raison, la faculté discursive, « qui pense les choses une à une, comme on parle », par opposition aux sens dont les connaissances sont simultanées. Quant à l’immortalité, Cassiodore connaît fort bien les preuves des « lettres séculières », et il énumère quatre d’entre elles (il ne nomme pas le Phédon, la République et le Phèdre d’où elles dérivent) : l’âme est principe de vie, elle est simple, elle n’est pas détruite par le vice, elle se meut elle-même. Mais à ces preuves compliquées, il préfère la preuve si facile de l’Écriture : l’âme est l’image de Dieu, formule qui suggère la notion d’une vie indépendante du corps, où l’âme « connaîtra toutes choses spirituellement ».
    Cassiodore est hostile d’instinct au platonisme comme au matérialisme : il ne veut pas que l’âme soit la vertu du corps, que la chaleur soit le principe de la vie ; il ne veut pas davantage que l’âme soit « une partie de Dieu ou des Anges », ni que les sciences soient des réminiscences. Il n’en est pas moins vrai que, dans son spiritualisme chrétien, il adopte des pensées platoniciennes, venues sans doute de saint Augustin, notamment sur la présence totale de l’âme dans toutes les parties du corps. Dans les sujets plus spéciaux, vertus morales ou naturelles de l’âme, siège de l’âme, il se contente d’énumérer les opinions de philosophes : la distinction des quatre vertus cardinales, la division des vertus intellectuelles en contemplation, jugement et mémoire, la division des facultés de l’âme soit en sensitive, impérative (volonté), principale (réflexion), vitale et appétitive, soit (et c’est une division d’origine médicale) en attractive, rétentive et expulsive.
    Mais cette introduction d’éléments philosophiques ne change pas le caractère plutôt pratique et religieux que théorique du traité de Cassiodore. Il doit conduire l’âme à la connaissance de Dieu : l’âme, plutôt qu’une chaleur, est une lumière, puisqu’elle est à l’image de Dieu ; dès lors la connaissance de Dieu est « un secret (arcanum) qu’une âme très pure et se donnant à Dieu peut sentir en quelque façon ». L’on arrive à Dieu par trois degrés : il faut d’abord franchir l’étendue de notre âme et faire silence sur nous-mêmes ; il faut ensuite franchir les puissances célestes ; il faut enfin « vénérer Dieu sans chercher à définir ses qualités et sa grandeur ». L’ascension mystique vers Dieu et les espérances, divinement révélées, de la vie future sont les seules questions qui peuvent conduire le chrétien à étudier la nature de l’âme. Le Commentaire des Psaumes, où Cassiodore a repris les Enarrationes in Psalmos de saint Augustin, son Histoire de l’Église qu’il a compilée d’après les Grecs Socrate, Sozomène et Théodoret, indiquent ses principales préoccupations.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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